Toute proportion gardée

Le restaurant est presque vide — un de ces endroits qui se remplissent le soir mais, à midi, sentent encore le café. Il est proche de chez le client, le service est rapide, et on y mange plutôt bien.
Je suis assis en face du patron du cabinet, costume sombre, montre qui vaut mon mois de facturation, posture droite.
On appelle ça un « Point de mission ».
En pratique, si le grand chef se déplace, c’est qu’il a senti un frémissement quelque part.

Le serveur vient de poser les assiettes quand il me demande :
— Alors, tu en es où ?

Je résume, simplement :
— Au vu des premiers ateliers, la mission n’était pas très bien calibrée. On n’est pas du tout sur de l’AMOA. En réalité, il faut tout refaire depuis le début. J’en ai parlé à la présidente : à première estimation, je vais avoir besoin d’un budget à huit chiffres pour concrétiser ce que les experts ont mis en lumière… et je ne suis pas certain que le premier soit 1.

Il manque une bouchée, se fige, s’étouffe à moitié.
Je tends la main par réflexe — pas pour l’aider, mais pour éviter qu’il renverse son verre dans sa panique.
Il reprend son souffle.

— Attends… Tu dis quoi, là ? Et elle t’a répondu quoi, la présidente ?

— Qu’elle voulait savoir de quoi j’avais besoin. Là, on va faire venir quelques personnes du groupe — des membres du board, je crois — pour leur présenter ce que j’entrevois. À mon avis, on en a pour six mois avant une décision.

Je vois ses pupilles changer de diamètre — la marque d’un professionnel qui calcule très vite toutes les conséquences.
Il repose sa fourchette.
Son assiette est encore pleine.

— Mais… tu en as parlé au chef du service avant de remonter à la DG ?

Je bois une gorgée d’eau. J’ai l’impression d’avoir fait une connerie.

— Oui. Mais je savais que je n’aurais pas de réponse. C’est trop gros pour son périmètre. J’ai proposé de rendre compte en séance, histoire d’avoir le bon niveau autour de la table.

— Mais tu te rends compte que ça dépasse très largement ton périmètre à toi ?

Il y a un silence.
J’entends la machine à café du fond du restaurant se mettre en route.

— Écoute, mon travail, c’est de collecter, analyser, formuler des préconisations. Là, je conclus qu’ils ont un truc en or dans les mains. Il faut saisir cette opportunité. Si ça se fait, tant mieux. Sinon, on restera sur une mission classique. À eux de décider.

Je marque une pause.
— En attendant, je soutiendrai mes préconisations devant qui souhaite les entendre.

Il me regarde comme si je venais d’annoncer que j’annonçais l’arrivée d’un tsunami.

À ce moment précis — et je m’en souviens parfaitement — je n’avais aucune idée de ce que je venais de déclencher.
Aucune.
Je croyais juste faire mon travail correctement.
Je n’avais pas compris que cette remontée allait me mettre dans un canon lancé vers une autre orbite, avec toute la friction et tous les échauffements que ça implique.
Je n’avais pas compris que c’était le point de départ d’un trajet dont je ne pouvais plus redescendre, un cheminement qui allait me brûler, me faire grandir, et faire grandir mon client.

Mais au milieu du chaos qui allait s’ensuivre, il est resté un élément de clarté, simple comme une note tenue :


Je devais concrétiser ce que je n’avais qu’entrevu.

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