Le blanc-bec

Je ne l’avais encore jamais vu.

Un « coach agile », m’avait-on dit, missionné pour nous accompagner.

J’avais fini par me convaincre qu’il s’agissait d’une rumeur de couloir — un fantôme administratif destiné à cocher une case dans le plan de transformation.

Et puis, un vendredi, à 17h30, il est apparu.

— Je me suis dit qu’on pourrait faire un point, pour que vous compreniez bien de quoi on parle.

Il voulait m’expliquer l’agilité.

Je m’attendais à une courte discussion sur le niveau de maturité des équipes, peut-être une évaluation de leurs rituels. Bref, un truc qui serve.

A lieu de ça, j’ai eu droit à un cours d’une heure, PowerPoint à l’appui, sur l’évolution de la théorie des organisations depuis 1930.

Taylor. Mayo. Mintzberg. Et, au détour d’une slide, Ueshiba — devenu par je ne sais quelle opération inventeur du toyotisme.

Je l’ai laissé dérouler.

Par curiosité. Par politesse. Par discipline.

La civilité est une compétence, surtout quand elle démange.

Quand il eut terminé, il me demanda ce que j’en pensais.

J’ai cité Boileau : *« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. »*

Il n’a pas entendu la portée critique.

J’ai remercié, et pris congé.

Je ne suis pas rancunier, mais ce jour-là, mon ego a été légèrement rayé.

Recevoir des leçons d’un blanc-bec qui n’avait même pas pris la peine d’apprendre son cours avant de le vendre, c’était un peu rude.

Pas grave. Mais rude.

En sortant, j’ai repensé à ces débutants en arts martiaux qui, après deux mois de pratique, me corrigent sur la façon de tenir un sabre —

soutenant leurs démonstrations par des vidéos YouTube et des citations de Kill Bill.

Je souris, je les écoute, je les oriente.

Avec bienveillance.

Dans le dojo, j’ai cette sagesse.

Ce jour-là, je me suis demandé ce qu’il me faudrait pour en faire autant au bureau.

Et puis, en reprenant la route, je suis revenu sur Ueshiba, le fondateur de l’aïkido.

Je me suis demandé : « Que penserait mon senseï de mes théories ? »

« Que penseraient les vrais experts de la façon dont j’exerce mon métier ? »

Peut-être que l’humilité n’est pas un état, mais une pratique.

Et que, quel que soit notre niveau, on est toujours le blanc-bec de quelqu’un.

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