La technique 1916

Déjà un mois depuis le début de la mission. Nous avons une présentation devant le board pour présenter les conclusions des ateliers. Objectif : débloquer un budget pour une composante essentielle mais néanmoins obscure du programme. Non, je ne vous dirai pas laquelle. Secret professionnel.

Ma collaboratrice a instruit le dossier avec tout le sérieux d’une padawan modèle. Rien ne manque, et les slides étaient tirés au cordeau. Je ne posai qu’une question :

― Quel est le point le plus solide du dossier ?

Elle me l’indique. Je supprime la slide.

C’est déjà l’heure de mon oral.

Il faut savoir une chose sur les dirigeants (les bons) : ils ont un vrai talent pour mettre le doigt sur les failles et les élargir jusqu’à ce que tout lâche.

Mais pas ce jour-là. Pas avec moi.

Une slide manquait. Un argument clé. Evidemment le DG a foncé droit dans cette faille.

Sauf que je l’y attendais avec les arguments les plus solides de ma collaboratrice.

Nous avons obtenu le budget.

Le soir, autour d’un verre, j’explique, sur le ton du prestidigitateur qui révèle ses secrets, le stratagème de vieux consultant à mon apprentie :

― J’appelle ça la technique 1916. Imagine-toi en pleine première guerre mondiale dans une tranchée de l’Artois. Si tu mets des barbelés partout, l’ennemi peut attaquer en n’importe quel point, c’est égal. Tu vis alors dans la terreur et l’incertitude. Mais laisse une brèche dans les barbelés et tu peux être sûre que ton adversaire cherchera à passer par là. Ce qu’il ne sait pas, c’est que c’est là que tu as placé la mitrailleuse.

Elle me regarde avec étonnement.

― Ta présentation était parfaite. Exhaustive. Trop parfaite. Si tu l’avais déroulée en l’état, tu aurais été questionnée à 360° jusqu’à l’épuisement. Crois-moi, je suis passé par là. Tout ce que j’ai fait, c’est attirer leur attention sans le dire sur tes meilleurs arguments en les laissant dans ces non-dits auxquels la direction est particulièrement vigilante. Loin de cacher quelque chose, nous l’avons mis en lumière.

Je bois une gorgée.

― Et comme ça, pas de politique. Là où ils t’auraient, chacun, interrogée selon leur prisme, ils se sont tous mis d’accord pour creuser le même point. Tout le monde est sorti de là en phase. Ce sont des mois de travail de gagnés.

Nous trinquons à la « mitrailleuse » de ma collaboratrice, à son travail complet et bien documenté sans lequel je n’aurais rien pu faire, à ceux tombés pour m’enseigner comment la positionner, et bien sûr au client qui ne saura jamais quelles cartes nous devons jouer pour concrétiser son ambition.

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