Quand le capitaine tombe à l’eau

Mardi, 14h03. Auditorium bondé. Tous les salariés attendent qu’on leur explique la nouvelle organisation. J’ai les yeux rouges de fatigue : trois heures de sommeil, un vol avant l’aube, 12 cafés et la matinée à courir pour que tout soit impeccable. J’espère que tout sera à la hauteur.

14h05. Il ne manque plus que la patronne.

14h07. Toujours pas là. J’improvise.

14h10. La DRH apparaît discrètement.

— Amaury, vous pouvez venir, s’il vous plaît ?

Je passe le micro au directeur des opérations et la suis. Elle me conduit au bureau de la DG. Là, la présidente, visiblement secouée, me briefe en trois phrases.

— Il s’est passé quelque chose de grave. Ça, ce sont les clés de l’entreprise. Faites au mieux.

Un trousseau dans la main. Lourd. Aucun mot de plus. Elle sort. Je reste.

Je retourne dans l’auditorium.

— La présidente ne pourra pas être parmi nous. C’est donc moi qui vais vous présenter la nouvelle organisation. Excusez si mes blagues tombent à plat : elles étaient écrites pour son style, pas pour le mien.

Je déroule. Trois heures. Impro totale sur un sujet que je maîtrise – j’en ai été l’architecte – mais que je n’étais pas censé présenter. C’était SON job ! Questions difficiles, visages fermés, inquiétude palpable. Mais les équipes me connaissent. Elles se montrent indulgentes. Je les remercie intérieurement.

Sorti de scène, je file vers l’aéroport. J’avance machinalement dans ce terminal devenu mon deuxième bureau ces derniers mois.

Et là, je la vois.

La présidente.

Je m’approche. Je veux rendre compte. Elle est en larmes.

— Non, Amaury. C’est fini. J’ai été remerciée. C’est à vous de jouer maintenant.

Le sol se dérobe. — Vous voulez dire que…

— Oui. Je compte sur vous. Faites en sorte que le bateau ne coule pas. Prenez soin de l’équipage.

Je regarde ma montre. La présentation a fini il y a 90 minutes. Elle est déjà obsolète. Et ma première manœuvre se fera en pleine tempête. Aucun signal de passation. Aucun relais officiel. Pas même une nomination explicite. Juste les clés et une équipe managériale que j’ai constituée pour elle et qui va se déchirer pour la couronne à présent que le trône est vacant.

Et puis… Un externe peut-il prendre la barre sans mandat formel ?

Peu importe.

— Comptez sur moi. Pour la boîte. Et pour le reste, vous avez toujours mon numéro. Je ne suis plus votre consultant alors… Je suis toujours… – j’hésite un peu – votre ami.

L’embarquement se poursuit. Elle s’installe. Nos sièges sont trop éloignés pour parler.

Je reçois un dernier SMS :

— Je suis vraiment désolée. Veuillez ne plus utiliser ce numéro. Ma ligne personnelle vous sera toujours ouverte.

Les mots me manquent. Je manque de fondre en larmes à mon tour. De gratitude. Oui, c’est bien le mot que je cherchais. Une infinie gratitude devant la confiance qui m’est accordée.

Et puis, tandis que nous prenons notre envol vers Paris, je prends la mesure de ce qui m’attend.

Dans quelques jours, je déménagerai pour revenir ici. Pas pour la seconder comme le prévoyait le plan… Pour tenir une évidence : « Quand le capitaine tombe à l’eau, le second dirige le bateau. »

Alors me voilà, capitaine par intérim, sans galons et sans expérience du commandement. Avec moi, 273 marins embarqués sur un navire qui prend l’eau et qui ne savent même pas que je suis à la barre. Combien arriveront à destination ?

Et surtout… Maintenant qu’elle n’est plus là pour donner le cap…

— Mais p***in, on va où ?

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